vendredi 25 septembre 2020

Chinatown, Intérieur - Charles Yu

 

Traduction : Aurélie Thiria-Meulemans

Résumé : C’est l’histoire d’un Américain d’origine asiatique qui essaie de trouver sa place dans la société américaine. Et, comme on est dans la patrie d’Hollywood, Yu raconte cette épopée sous la forme d’une quête du rôle idéal. Car le rêve de toujours du héros c’est de devenir Mister Kung Ku : il a vu la série à la télé quand il était petit, et c’est son but dans la vie. Sauf que plus il monte les échelons, plus il comprend que Mister Kung Fu n’est qu’un autre rôle qu’on veut lui coller parce qu’il est asiatique. C’est un roman high-concept écrit sous la forme d’un scénario : le héros n’est ni « je » ni « il » mais il est désigné par un « tu ». Lé héros suit le script qui peint sa vie comme une série télé en mélangeant les genres : la bonne vieille série policière, avec un flic noir et une flic blanche et une grande tension amoureuse entre les deux, des scènes de kung fu, et on finit sur une superbe scène de court drama où l’Amérique se retrouve jugée pour son traitement de la communauté asiatique.

 

Chronique : J'avais déjà eu l'occasion de lire d'autres livres de Charles Yu et d'être complètement convaincue par la plume de l'auteur mais il est indéniable que Chinatown, Intérieur est son chef d'œuvre !

J'aime en général débuter ma chronique par l'intrigue mais pour une fois je vais commencer par l'écriture. Le style narratif de ce roman est très original, unique en son genre et en même temps d'une grande efficacité. Si j'étais un peu réticente au départ, j'ai très vite apprécié l'idée de l'écrivain de nous raconter cette histoire comme un scénario de cinéma. Charles Yu met ainsi en place une mise en abyme intelligente et passionnante, son style met en valeur un récit touchant et trépidant !

Alors que le ton de ce livre laisse souvent place à l'humour, au burlesque et à l'ironie (au point que le lecteur ne sait pas toujours où se situe la frontière entre fiction et réalité de l'intrigue), on ne pourra qu'admirer la faculté de Charles Yu à y insérer des messages percutants et essentiels. En effet, Chinatown Intérieur se révèle être un plaidoyer flamboyant en faveur de l'égalité, de la tolérance et de l'ouverture aux autres. Le racisme subit par les Asiatiques est dénoncé via des dialogues ou monologues forts qui sonnent justes parce qu'ils déclament la vérité.

C'est un roman qui mêle l'humour au sérieux, qui nous conte une histoire passionnante et passionnée tout en permettant au lecteur de véritablement prendre conscience des émotions des personnages mais aussi de l'auteur. Cette satire sociale est d'autant plus importante qu'elle véhicule des messages essentiels et trop peu entendus (et écoutés). C'est un roman initiatique flamboyant qui dénonce des injustices au sein de la société américaine. C'est un livre qui entremêle de nombreux tons, de nombreux genres et de nombreuses destinées.

En définitive, j'ai beaucoup aimé ce livre et je ne peux que vous en recommander la lecture.

 


 

Requiem pour une apache - Gilles Marchand

 

Résumé : Jolene n’est pas la plus belle, ni forcément la plus commode. Mais lorsqu’elle arrive dans cet hôtel, elle est bien accueillie. Un hôtel ? Plutôt une pension qui aurait ouvert ses portes aux rebuts de la société : un couple d’anciens taulards qui n’a de cesse de ruminer ses exploits, un ancien catcheur qui n’a plus toute sa tête, un jeune homme simplet, une VRP qui pense que les encyclopédies sauveront le monde et un chanteur qui a glissé sur la voie savonneuse de la ringardisation.

 

 

 

 

 

 

 

Chronique : J'avais très envie de retrouver la plume de Gilles Marchand, la thématique centrale de Requiem pour une apache m'intéressait aussi énormément, voici mon avis.

En toute honnêteté, j'ai lu ce livre avec plaisir mais je n'ai pas été conquise par l'ensemble du roman.

J'ai beaucoup aimé le fait que l'auteur arrivait à mettre en avant un sujet très actuel tout en évitant de donner à l'histoire un côté trop "fait de société", cela résonne avec ce que nous vivons actuellement mais cela reste de la fiction. L'intrigue permet de nous oublier et oublier le monde qui nous entoure pendant quelques temps et en même temps à la dernière page tournée on ne peut s'empêcher de penser à ce qui se passe en ce moment...

Ce que j'aime particulièrement chez Gilles Marchand c'est son style, il a une écriture d'une grande fluidité, un style unique qui lui est propre. On retrouve ici cette plume si caractéristique qui fait défiler les pages même si on peut trouver des bémols à l'intrigue.

En effet, si je n'ai pas été conquise par ce livre cela repose sur le fait que j'ai trouvé le livre trop long et parfois redondant. Je m'attendais à une héroïne plus percutante, plus présente, plus forte d'une certaine manière, je m'attendais à des rebondissements plus conséquents alors qu'au final cela reste dans l'ensemble un huis clos, l'histoire n'avance pas réellement et repose sur des moments d'action assez similaires ainsi que sur des constats/descriptions plus ou moins intéressants.

Je m'attendais en quelque sorte à un livre plus percutant, plus révolutionnaire et au final c'est un livre qui manque un peu d'ampleur à mon goût. Il n'en reste pas moins que j'ai aimé ce livre, que j'ai apprécié les personnages proposés qui ont tous une personnalité originale et fascinante et d'une certaine manière ils étaient plus intéressants que l'héroïne en elle-même.

En définitive, j'ai apprécié ma lecture mais l'histoire était parfois un peu trop répétitive et lente à mon goût...


 

jeudi 24 septembre 2020

Les Enfants du silence - Gong Ji-young

 

Traduction : Lim Yeong-hee  (avec la collaboration de Lucie Modde)

Résumé : Il faut avant tout savoir que les événements racontés dans ce roman sont vrais. Ils ont réellement eu lieu.
Lorsque Inho arrive dans cette petite ville coréenne noyée dans le brouillard, il a un mauvais pressentiment. Il vient d’être nommé professeur dans une école privée et rien ne le destinait au combat qu’il va devoir y mener pour faire éclater la vérité. Ce que découvre rapidement Inho, c’est que les élèves de cette institution sont victimes de sévices et d’abus sexuels depuis plusieurs années, avec la complicité de membres de la police et des autorités locales. Ces enfants sont d’autant plus réduits au silence qu’ils sont atteints de surdité.  Face à la puissance et au mépris de ceux qui détiennent le pouvoir, la solidarité, le courage, l’obstination seront-ils suffisants pour que justice soit rendue ? Gong Ji-young est une écrivaine profondément convaincue que les livres peuvent changer le monde. Et parfois en effet ils y arrivent. Ce roman poignant a provoqué un séisme dans la société coréenne et une nouvelle loi a été votée, qui durcit les peines pour les auteurs d’agressions sexuelles sur les mineurs et les handicapés.

 

Chronique : Gong Ji-young est une immense romancière coréenne, j'ai adoré tous ses livres traduits avec une grosse préférences pour Nos jours heureux (qui j'espère fera l'objet d'une réédition aux éditions Picquier, le livre étant en rupture de stock). Avec Les enfants du silence, la romancière signe encore une fois un titre fort et sûrement autant que son autre livre susmentionné...

Voilà un roman glaçant, effrayant et nécessaire; un roman qui prouve que la fiction, la littérature peut changer les choses d'une certaine manière. La littérature peut rendre le monde meilleur en dénonçant les horreurs et injustices, peut permettre de réveiller les consciences. Les enfants du silence s'inspire de faits véritables et raconte la terrible souffrance d'enfants sourds victimes de prédateurs sexuels, d'agressions violentes; des êtres qu'on ne veut pas écouter et aider, des êtres réduits à leur seul handicap; des enfants violés, des enfants battus. Rappelez-vous que tout ceci a eu lieu, que tout ce qui est raconté est vrai et que ce roman a permis à la société coréenne de prendre pleinement acte et conscience de ce qui se passait en son sein. Le silence face à de telles atrocités ne peut être accepté.

J'ai lu ce livre en apnée, terriblement émue et choquée par tout ce qui était dévoilé, de voir des enfants être traités ainsi, subir autant de sévices sans que personne ne réagisse avant l'arrivée d'Inho, le personnage principal. La fin est poignante et révèle d'autant plus les failles de la justice, les failles de la morale et les conséquences de nos choix, ces choix et regrets qui nous poursuivent toute notre vie. On ne peut pas dire qu'on a "aimé" un tel livre car il met en avant une histoire véridique et effroyable, mais on peut dire que ce roman est poignant; on peut dire que c'est le genre de roman qui change une vie et notre société, qui nous amène vers plus de justice et de lumière.

Gong Ji-young est une romancière talentueuse et courageuse, une des plus grandes de notre époque. Avec ce livre elle donne littéralement une voix à ce que l'on n'écoute pas, elle ouvre nos yeux, nos oreilles et surtout notre cœur à la détresse d'autrui et cela permet de démontrer que la force de la littérature repose sur cette faculté à frapper ce qu'il y a de plus fort en nous, de faire appel à notre humanité.

En définitive, Les Enfants du silence est le roman le plus déchirant que j'ai pu lire jusque là dans cette rentrée littéraire et je ne peux que vous le conseiller.

 


 

mercredi 23 septembre 2020

Une rose seule - Muriel Barbery

 

Résumé : Rose arrive au Japon pour la première fois. Son père, qu’elle n’a jamais connu, est mort en laissant une lettre à son intention, et l’idée lui semble assez improbable pour qu’elle entreprenne, à l’appel d’un notaire, un si lointain voyage. Accueillie à Kyōto, elle est conduite dans la demeure de celui qui fut, lui dit-on, un marchand d’art contemporain. Et dans cette proximité soudaine avec un passé confisqué, la jeune femme ressent tout d’abord amertume et colère. Mais Kyōto l’apprivoise et, chaque jour, guidée par Paul, l’assistant de son père, elle est invitée à découvrir une étrange cartographie, un itinéraire imaginé par le défunt, semé de temples et de jardins, d’émotions et de rencontres qui vont l’amener aux confins d’elle-même. 

 

 

 

 

 

 

Chronique : J'avais lu et aimé comme beaucoup "L'élégance du hérisson", en voyant que Muriel Barbery nous invitait à un voyage au Japon, j'ai eu envie de me plonger à nouveau dans sa plume et son univers.

Il est indéniable que l'histoire et même l'écriture sont très différentes de son roman le plus connu, Muriel Barbery a fait le choix d'innover, de se renouveler, de s'inspirer même de la littérature japonaise pour harmoniser son style à l'intrigue.

Ainsi on arriverait presque à oublier quelques temps que l'auteure de ce livre est française, on pourrait se croire dans un roman d'Ogawa Ito ou Durian Sukegawa. Je dis bien presque...

L'auteure rend hommage au Japon : sa culture, sa littérature, sa philosophie, ses paysages, ses temples... Elle réussit à imprégner son livre d'une certaine sérénité tout en mettant en avant un personnage qui est loin d'être apaisé, une femme qui est remplie de colère, une femme déçue par la vie et les êtres qui ont croisé sa route. Une femme qui n'a pas connu son père et le découvre après sa mort. Une femme qui va peut-être avoir l'occasion de se redécouvrir, de trouver une forme de paix...

Ce livre est comme une perle : délicat et poétique. J'ai apprécié cette lecture mais comme je l'ai susmentionné : l'objectif de l'auteure de s'imprégner et retrouver le style propre à la littérature japonaise n'est pas pleinement atteint, j'ai trouvé que l'intrigue restait parfois trop en surface et manquait d'émotion, que la beauté du style n'arrivait pas à dépeindre parfaitement les sentiments des personnages, que tout se déroulait trop rapidement notamment concernant la romance du livre.

En définitive, j'ai bien aimé ce livre qui est un bel exercice de style mais qui manque un peu de coffre et d'émotion.

 



mardi 22 septembre 2020

L'Autre moitié de soi - Brit Bennett

 

Traduction : Karine Lalechère

Résumé : Quatorze ans après la disparition des jumelles Vignes, l’une d’elles réapparaît à Mallard, leur ville natale, dans le Sud d’une Amérique fraîchement déségrégationnée. Adolescentes, elles avaient fugué main dans la main, décidées à affronter le monde. Pourtant, lorsque Desiree refait surface, elle a perdu la trace de sa jumelle depuis bien longtemps: Stella a disparu des années auparavant pour mener à Boston la vie d’une jeune femme Blanche. Mais jusqu’où peut-on renoncer à une partie de soi-même?

 

 

 

 

 

 

 

Chronique : J'avais énormément aimé le premier roman de Brit Bennett (Le coeur battant de nos mères), ce deuxième roman est pour moi encore meilleur que le précédent.

L'Autre Moitié de soi est un roman sur l'identité et plus exactement sur l'acceptation ou non de ce que l'on est, de ses origines et les conséquences que peut engendrer le fait de renoncer à une partie de soi. Au travers du destin de jumelles, Brit Bennett met en lumière une histoire forte et émouvante.

Deux jeunes filles ont disparu il y a de cela plusieurs années, une seule revient mais qu'est-il arrivée à l'autre ? J'ai énormément aimé le choix narratif de la romancière qui amène des bonds dans le temps, qui permet de mettre en exergue les pensées des différents protagonistes de cette histoire, celles de leurs enfants et d'amener ainsi à comprendre que même si l'histoire est la même il y a de multiples points de vue qui changent complètement la perspective d'un fait.

C'est un roman qui résonne avec l'actualité américaine, un roman qui nous questionne sur ce qui nous forge, sur ce qui fait ce que nous sommes. La couleur de peau fait-elle partie intégrante de notre être ? Renier cette couleur est-ce renier son identité ? Ce sont des questions que posent Brit Bennett via le personnage de Stella, une jeune femme qui va renoncer à cette partie d'elle pour vivre une autre vie, une vie plus sûre mais le mensonge a un prix...

Brit Bennett est une romancière qui possède un immense talent, une digne héritière de Toni Morrison en mettant en exergue des sujets importants d'hier et d'aujourd'hui et qui démontre que même si tout commence dans les années 60 dans ce roman, au final le racisme est toujours bien présent à l'heure actuelle.

En définitive, un excellent roman de cette rentrée littéraire que je recommande vivement !