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lundi 26 décembre 2022

Au départ nous étions quatre - P.E. Cayral

CHRONIQUE DE SCARLETT

Résumé : Une ferme familiale en Bretagne. Les vies s’écoulent sans répit entre terres agricoles et océan. Le père travaille aux champs, la mère tient à ses livres. Trois frères nés à quelques minutes d’intervalle essaient de tracer leur chemin. Une femme aux élans de guérisseuse passe de l’un à l’autre, selon qu’ils ont besoin d’être sauvés ou qu’ils tiennent à nouveau sur leurs pieds.
Les cycles de la terre, les guerres du monde, le charivari du business, l’amour, la perte de l’amour, le deuil, les fantômes, le hasard, la fratrie pour horizon ou tombeau.
À quelques minutes d’intervalle, ce sont l’ordre, les rôles, les destins qui s’écrivent, et il faut presque une vie, et beaucoup de chaos, pour déjouer les prédestinations et prétendre à renaître.





Chronique : 


 «Quand je les ai en main, vous voyez, je tords la peau de leur couverture qui se greffe à ma paume. De leur papier si fin monte le vent des mots, le silence me prend et m’emmène dans des recoins de mondes inattendus. Ils m’envoient des messages ; je leur donne mes pleurs et mes sourires chaque fois renouvelés, chaque fois différents.»

 

Dans « Au départ, nous étions quatre » très subtil premier roman l’auteur donne à tour de rôle la parole à trois frères jumeaux nés dans une ferme bretonne près de la mer.

Gus, Gil et Grégoire sont aussi différents qu’identiques. Ils sont nés presque au même moment, dans un même lieu et autant chacune de leur personnalité va les emmener vers des horizons divergents ; autant leur histoire commune les liera à jamais dans ce qu’ils sont intrinsèquement.

Nous nous baladerons d’une vie à l’autre, avec  Gus et ses envies d’échapper à la ferme qui part à la ville et devient dans un premier souffle commercial en lingerie fine , qui rencontre Jéromine une artiste dessinatrice de tatouage et qui avec le temps sera rattrapé par le passé. Gil pour couper un peu le cordon de ce trio incontournable choisit un lycée agricole pour y apprendre à exister sans ses frères et revient ensuite bien ancré dans la terre s’installer à la ferme parentale. Quant à Grégoire que tous surnomment PS il sera soldat, un homme vif mais aussi tourmenté qui revient tel l’enfant prodige après ses missions extérieures.

P.E Cayral nous livre leurs pensées, leurs émotions mais aussi celles de leur entourage ; les parents, les amis , les compagnes  interagissent dans la vie de ses trois hommes et font bouger les curseurs de leur choix respectif. Ces trois frères porteront toujours en eux conscients ou inconscients le poids de l’absence du quatrième frangin mort né.

Ce roman nous parle de la douleur de perdre un être cher mais aussi du désir d’enfant, de l’intimité d’un couple, de la vie de soldat fermier ou bien commercial, des lieux qui nous déterminent, des histoires aussi qui nous façonnent, des rencontres qui orientent nos vies .

L’auteur dans une écriture délicate trouve les mots justes pour décrire les choses simples et essentielles d’une vie, de leurs vies, de la vie. Les protagonistes par leurs bonheurs, leurs espoirs mais aussi leurs tragédies et leurs tourments deviennent des personnages héroïques de la vie quotidienne.

Ce roman est aussi teinté d’une  incommensurable nostalgie, cette douleur originelle qui définira tellement les destinées de chacun, c’est bouleversant .

Merci à l’auteur pour ce très beau premier roman.

…

 

«Dans l’encre crépitante et la vie qui s’en va, le feu inonda d’orangés et de temps arrêté la pièce tout entière. Pourtant, son visage me sembla vibrer encore longtemps dans la danse des flammes

Tiens encore, s’il te plait ! Dis-moi ton nouveau rêve !.»

 



 

samedi 24 septembre 2022

La Cité des nuages et des oiseaux - Anthony Doerr

 

Traduction :Marina Boraso

Résumé :  Un manuscrit ancien traverse le temps, unissant le passé, le présent et l’avenir de l’humanité. Avez-vous jamais lu un livre capable de vous transporter dans d’autres mondes et à d’autres époques, si fascinant que la seule chose qui compte est de continuer à en tourner les pages ? Le roman d’Anthony Doerr nous entraîne de la Constantinople du XVe siècle jusqu’à un futur lointain où l’humanité joue sa survie à bord d’un étrange vaisseau spatial en passant par l’Amérique des années 1950 à nos jours. Tous ses personnages ont vu leur destin bouleversé par La Cité des nuages et des oiseaux, un mystérieux texte de la Grèce antique qui célèbre le pouvoir de de l’écrit et de l’imaginaire. Et si seule la littérature pouvait nous sauver ?



Chronique : Prix Pulitzer pour Toute la lumière que nous ne pouvons voir, Anthony Doerr revient avec un roman encore plus ambitieux et impressionnant.

Imaginez un voyage qui transcende le temps et l'espace, où le lecteur est emporté dans une épopée flamboyante qui ne connait aucune limite si ce n'est l'imagination de son auteur, où chaque personnage semble suivre son propre destin et pourtant tous les protagonistes de cette intrigue sont liés par un texte. C'est ainsi qu'un roman rend hommage à la fois au pouvoir des mots mais aussi à ce lien imperceptible qui relie chaque existence.

Dans la droite lignée du magnifique livre (et film) Cloud Atlas, Anthony Doerr signe un roman qui s'affranchit des règles de la narration et des genres littéraires pour offrir avant tout un grand spectacle littéraire. Vous allez ainsi voguer du Constantinople du XVème siècle à l'Amérique embrigadée dans la guerre de Corée, de notre époque aux États-Unis jusqu'à un voyage spatial dans le futur.

La grande force de ce livre repose sur cette construction en roman choral où chaque partie possède son propre rythme : certaines vont s'écouler sur plusieurs années, d'autres sur quelques heures à peine. Chaque moment est essentiel et donne ainsi l'impression que tout est connecté, entrelacé, entremêlé pour former ainsi un tableau de maitre.

Entre roman historique, contemporain et d'anticipation, La cité des nuages et des oiseaux propose une partition magistrale. J'avais lu ce livre en version anglaise et je peux vous assurer suite à ma relecture en VF que la traduction réussit parfaitement à retranscrire le côté addictif et prenant de la plume originale.

Ce livre s'adresse à tous les lecteurs en quête d'aventure, de dépaysement et d'émerveillement. Parmi tous les titres de la rentrée littéraire, ce roman fait partie des rares possédant un véritable souffle épique : encore un excellent choix éditorial chez Terres d'Amérique !

 


 

jeudi 22 septembre 2022

Cher Connard - Virginie Despentes

Résumé : «  Cher connard,
J’ai lu ce que tu as publié sur ton compte Insta. Tu es comme un pigeon qui m’aurait chié sur l’épaule en passant. C’est salissant, et très désagréable. Ouin ouin ouin je suis une petite baltringue qui n’intéresse personne et je couine comme un chihuahua parce que je rêve qu’on me remarque. Gloire aux réseaux sociaux  : tu l’as eu, ton quart d’heure de gloire. La preuve  : je t’écris.  »
 Après le triomphe de sa trilogie Vernon Subutex, le grand retour de Virginie Despentes avec ces Liaisons dangereuses ultra-contemporaines. Roman de rage et de consolation, de colère et d’acceptation, où l’amitié se révèle plus forte que les faiblesses humaines…






Chronique : Il est partout dans la presse, sur le net, à la télé et j'en passe. Ayant lu d'autres romans de Virginie Despentes, j'étais curieuse de lire ce nouveau livre qui se veut le témoignage de l'ère post-#Metoo.  J'en conviens mon avis sera noyé dans la masse, n'apportera rien de spécifique au débat mais après tout autant vous faire partager mon retour ?

On ne va pas tourner autour du pot je fais partie de l'équipe des déçus : si les premières pages étaient prometteuses avec quelques formules bien senties, quelques insultes cathartiques et quelques références intéressantes, j'ai progressivement eu l'impression de stagner, de faire du surplace et de m'ennuyer ferme.

Dès le départ ce livre avait un handicap : je ne suis pas du tout fan du genre épistolaire. À mes yeux (à l'exception de quelques livres) soit un roman épistolaire manque de "naturel" puisque l'auteur se substitue à ses personnages-correspondants avec de trop importantes descriptions pour que cela sonne juste dans une lettre, soit (et c'est le cas ici) les lettres sont des éternelles répétitions de réflexions sans que l'intrigue ne démarre jamais réellement.

Ici Cher Connard ne possède pas d'histoire à proprement parler, ici l'auteure a surtout trouvé le moyen idéal (et un peu trop facile pour moi) d'exprimer toutes les pensées, réflexions, jugements initiés par les différents mouvements et événements actuels. Le style en devient lourd et redondant mais surtout cela manque cruellement de l'audace propre à Despentes. J'ai trouvé le tout convenu et prévisible, un titre qui ajoute son grain de sel à tout ce qui a déjà été dit et écrit sans rien apporter au débat si ce n'est le nom de son auteure.

Après comme je le dis au départ ce n'est que mon humble avis qui ne changera strictement rien au destin de ce livre (qui remporte déjà un gros succès commercial). Si vous souhaitez découvrir l'écriture et l'univers Despentes je vous incite plutôt à vous diriger plutôt vers King Kong Théorie ou Vernon Subutex car en dehors de son titre, Cher connard manque de panache... 

 


 

mardi 20 septembre 2022

Le Goûter du Lion - Ogawa Ito

Traduction: Déborah Pierret-Watanabe

Résumé : Ce qui fait de ce livre grave et pudique un roman solaire, c’est d’abord le lieu  : l’île aux citrons dans la mer intérieure du Japon, qu’il faut gagner en bateau  ; et encore, l’image magnifique de l’union de la mer, du ciel et de la lumière : la   mer scintillante, illuminée par un incroyable sourire, surplombée par la Maison du Lion, ce lieu de paix où Shizuko a choisi de venir pour vivre pleinement ses derniers jours en attendant la mort. Avec elle, nous ferons la connaissance des pensionnaires – ses camarades, ses alliés et pour tout dire, sa nouvelle famille – ainsi que de la chienne Rokka qui s’attache à elle pour son plus grand bonheur. En leur compagnie, il y aura aussi les goûters du dimanche où grandit peu à peu son amour de la vie quand on la savoure en même temps qu’un dessert d’enfance, une vie qui aurait le goût de la fleur de tofu, d’une tarte aux pommes ou des mochis-pivoines.


 

Chronique : Je suis tombée sous le charme de la plume d'Ogawa Ito grâce à La Papeterie Tsubaki, titre d'une grande délicatesse, j'ai lu avec avidité sa suite La République du bonheur et tous les autres romans d'Ogawa Ito et je pense pouvoir dire qu'elle compte parmi les rares auteurs qui ont su m'émouvoir jusqu'aux larmes.

Je serai bien incapable d'établir une hiérarchie ou un top 3 parmi ses livres mais Le Goûter du Lion est parmi les meilleurs. Je craignais un peu cette lecture qui nous conte les dernières semaines d'une jeune femme en fin de vie, ces derniers instants dans une maison destinée à apaiser, accompagner ceux qui savent que le dénouement est proche. Mais encore une fois il faut savoir faire confiance à Ogawa Ito pour réussir à prendre un sujet aussi sensible et triste pour en tirer un livre, non pas "feel good", mais assurément empreint d'espoir, de bienveillance et de sincérité.

Parmi les titres de cette rentrée littéraire et même de cette année, je pense pouvoir dire que c'est le roman qui m'a été le plus bénéfique du point de vue émotionnel. Au milieu du chaos des actualités, de l'ambiance sociale relativement morose et de l'angoisse que cela engendre, Le Goûter du Lion est une pause bienvenue, un repos bien mérité, un message de lumière au lecteur. Si vous avez l'impression que tout ce qui vous entoure est pessimiste, que vous avez besoin de retrouver le sourire (sans avoir l'impression de lire un livre de développement personnel déguisé) alors je vous recommande ce roman.

À travers le cheminement intime de Shizuku qui doit accepter son destin, à travers les personnages qui vont croiser sa route, à travers  les différents liens qu'elle va se forger, le lecteur apprendra de nombreuses leçons de vie. À nous d'écouter ou non les précieux conseils de la romancière... Je peux aussi vous dire que ce livre vous donnera faim, j'ai ainsi appris à aimer (et dévorer) les cannelés grâce à lui !

En définitive, venez vous réfugier quelques instants à la Maison du Lion, faites la rencontre de ses habitants pour sortir plus apaisés et ressourcés grâce à cette très belle excursion littéraire.  


 

lundi 12 septembre 2022

Fantaisies guérillères - Guillaume Lebrun

 CHRONIQUE DE SCARLETT

Résumé : En ce début de xve siècle, tout est chaos au Royaume de France : les Englishes imposent leur présence depuis près de cent ans, Armagnacs et Bourguignons n’en  finissent pas de s’écharper. La guerre civile menace de ravager le pays. C’en est trop pour Yolande d’Aragon. Puisqu’une prophétesse est attendue pour couronner le dernier Dauphin vivant, il n’est plus temps de rester avachi dans les palais. La fulminante duchesse prend donc la décision de hâter le destin. Et la voilà reconvertie dans l’élevage de quinze petites Jehanne. En secret, elle crée une école dans le but de les former aux exigences militaires et intellectuelles de Guérillères accomplies. Mais la Douzième, de loin la plus forte et la plus féroce, n’a rien à voir avec celle que Yolande aurait voulu initier à la vraie nature de sa mission.




Chronique : 


 «Ce n’est pas bien difficile : depuis toutes petites, on nous a expliqué qu’il fallait prier, se marier, pondre nombre children, sourire à s’en sécher les dents, éventuellement crever dans d’atroces douleurs gynécobstétriques  afin que notre husband puisse se remarier avec sa nièce de douze ans.»

 

Tout d’abord, permettez-moi de vous dire que « Fantaisies guérillères » de Guillaume Lebrun est une pépite de la fameuse rentrée littéraire.  C’est un roman fabuleusement drôle, d’une finesse qui m’esbaudit et qui met subtilement à l’honneur l’incroyable modernité des femmes de ce récit incroyable.

Yolande from Aragon, belle, protectrice du dauphin et fine stratège va se faire passer pour devineresse pour pouvoir manigancer à son gré et manipuler la cour royale afin de préparer les esprits à l’arrivée imminente d’une envoyée du ciel qui sauvera la royauté française du joug englesh. Ainsi commence la légende menée de main de maître par une femme finement et diaboliquement intelligente qui, pour que la légende devienne crédible, décide après révélation divine de préparer et d’éduquer non pas une mais quinze Jehanne en devenir de pucelle guerillère.

J’aurais tant  à dire sur ce livre où on croise des rois fous, des guérisseuses amoureuses, des inquisiteurs et des villageois haineux mais aussi des Englishes of course et des spectres ainsi qu’Isabeau de Bavière , Charles VI, Abdul le livre des mystères , les « Jehanne » et toutes ces femmes universelles qui se sont battues, ont combattu l’obscurantisme.

Il est bien sûr question des femmes, de la prise d’Orléans qui ressemble fabuleusement à une scène de Game of Thrones mâtinée d’une référence à Apocalypse Now. Guillaume Lebrun nous parle de destins hors du commun mais aussi de philosophie, du pouvoir et de ces fausses informations qui servent un intérêt, de la violence des hommes, de la lutte des femmes, du sacré. Tour à tour il laisse Yolande ou Jehanne nous raconter l’histoire et l’Histoire et ce sont des femmes puissantes ou misérables, guerillères ou enchanteresses qui nous livrent des secrets sur la complexité et les diverses dimensions du monde, sur l’harmonie d’un grand tout passant de scènes violentes et barbares à d’autres tendres et douces et enfin à des dialogues incroyablement drôles pour nous livrer au final un roman absolutely original ou l’auteur fait de petits clins d’œil à des icones modernes tels C.Dion ou F.Mercury.

Merci Monsieur pour ce très délicieux moment de lecture

Ps : permettez moi de vous emprunter quelques expressions exquises telles les abolis du cervelet, haute fourbesse de l’escarte cuisse, intégriste hardcore-mon-coco genre anti-Englishe puissance 1000…

 

«Oui, c’est tel que je te le dis, des milliers et milliards d’autres univers, tous engoncés, tous reliés entre eux par dix fois plus de chemins, tenus rigoureusement ensemble par un Divin Mortier, invisible à l’œil nu. Le temps ne s’y déroule point comme nous le croyons : passé, présent et avenir cohabitent en sphères, et c’est nostre perception seule qui y trouve un déroulement.»